Biographie
Ganesh Geymeier l’âme digitale
Il a parfois des phrases entières de John Coltrane qui lui reviennent, moins par mimétisme que par possession. Ganesh Geymeier est dévoré par le son de ses maîtres, vivants ou morts, mortsvivants, il déplace les sensations qu’il éprouve, les tournicote longuement dans son esprit passant, puis les rend comme si personne avant lui n’y avait songé. Il alpague. Capture. Comme dans « Avalanche », ce thème qu’il a enregistré avec Christophe Calpini et où il ravale la façade du thème d’Ornette Coleman, « Lonely Woman ». Le jazz n’est pas une musique traditionnelle, ni une musique ancienne, c’est une musique de fantômes.
Ganesh Geymeier est un promeneur, un spectateur. Il marche infiniment dans les forêts de son coeur, sur les déserts arctiques, avec un petit appareil photographique en mains. Il regarde, scrute le réel, pour en tirer la part d’invisible. Il a traversé un pays entier, lors d’une longue résidence en Afrique du Sud, pour ranger son saxophone du côté de femmes âgées qui pratiquaient encore le chant de gorge. Il a aussi découvert dans une cité venteuse du Maroc un joueur de luth qui lui a parlé de transport, d’exil et de transe. Tout commence chez Ganesh par la contemplation.
Il porte le nom d’un dieu indien de la guérison, de la route indiquée et des obstacles contournés, un éléphant dont l’appendice nasal ressemble à un saxophone. C’est sa grand-mère indienne de Malaisie qui le baptise ainsi. La musique soigne, donc. Cela ne signifie pas qu’elle endorme. Ganesh Geymeier raffole des tambourinades de synthèse, des boîtes à rythmes, de la fureur et du déluge. Il met les outils du vacarme contemporain, les bidouillages sonores, au service de l’ivresse.
Mais d’où vient-il vraiment ? On se souvient de ses premières apparitions, sur la scène lausannoise, genevoise, il portait perché au-dessus de sa tête le palmier du sadhu, l’immense barbe du prophète, il se balançait délicatement comme un sage soufi, il jouait « coltranien », c’est-à-dire d’une mystique sans âge, débarrassé des questions techniques, hanté par le sens. Il a joué dans tous les contextes, des trios swings, des trios free, il a créé avec Calpini un des plus beaux duos qui soit (Bad Resolution, avec des samples de mouches et d’eau gelée), il a rejoint un orchestre iconoclaste, L’Orage.
Et puis peu à peu, Ganesh a inventé ce son, légèrement fissuré par la peur, qu’il tente aujourd’hui en solo avec un ordinateur à portée de mains. Ganesh n’est plus seulement une promesse - le souffleur qu’on s’arrache de ce côté-ci du monde. Il parvient à réconcilier l’âme et la machine, l’acteur et l’observateur, le free et la mélodie ; il est de Suisse et d’ailleurs dans cette marche verticale où un ténor patiné lui sert de balais de sorcier.
Arnaud Robert Mars 2018
Tag: saxophone, electronics, improvised, transe, traditional, jazz